
Derek se leva lentement,
chassant avec force les dernières sensations de malaise provoquées
par son déroutant cauchemar. A quoi bon se laisser disperser
par un rêve ridicule et insignifiant?
Oui, un rêve. Car au
final, il ne s'agit que de cela. Une vile manifestation
psychique incontrôlable et involontaire de son esprit tortueux qui
n'existe que dans le but de le tenailler et de mettre à mal ses
certitudes. Alors, pourquoi y attaché-t-il autant d'importance?

Les rêves.
Peuvent-ils altérer le
cours de notre existence, interférer dans notre vie?
Guider nos pas à travers la brume lorsqu'on est trop
aveuglé par les doutes pour retrouver seul le chemin de la
raison? Sont-ils un moyen de perçevoir l'horizon derrière les
ténébres sans fin?
Ont-ils le pouvoir de changer
nos sentiments et de trouver la clé de nos coeurs que l'on
croyait à jamais enfouie par les profondeurs inaltérables
de notre souffrance ?
Peuvent-ils répondre à des questions
silencieuses, des désirs inavoués? Sont-ils l'écho assourdissant de
nos craintes ardentes et de nos espérances inassouvies? Nous
délivrent-ils un message caché voguant dans notre esprit telle une
bouteille à la mer naufragée sur l'île de notre inconscience?
Est-ce un avertissement? Un cailloux
posé sur mon chemin, une lumière qui éclaira le sentier de la
Vérité comme un phare guide les navires égarés? Dois-je me
laisser porter par ces songes pour trouver la solution à mes
tourments? Mon esprit ouvre peut-être des portes que je gardais
jalousement fermées, condamnant ainsi certaines
évidences que je ne voulais pas admettre.
Si les rêves sont les reflets de mon
âme, pourquoi ai-je peur de les regarder en face, de les affronter
directement?
Peut-être que je ne souhaite pas
entrevoir une lueur percer à jour la laideur de cette âme que je
hais tant...
Non. Ne pas
faire l'amalgame entre rêve et réalité. Les rêves ne seront
jamais nos garde-fou. Juste, des illusions sans conséquences.

D'un geste machinal, Derek se
pencha vers sa commode, juste avant qu' Eilee ne l'anticipe.
Une sorte de rituel matinal auquel il n'échappait d'aucune
façon.
- Mon amour? Tu es réveillé? demanda
soudain la voix étouffée par le puissant jet d'eau.
- Oui, ma chérie. répondit Derek, se
forçant à adopter une voix foncièrement calme.
- N'oublie pas de prendre tes
médicaments! avisa la belle blonde à travers la pièce.
Le beau brun soupira, comme
d'habitude :
- Je sais Eilee, mais je me
sens très bien! rassura l'éphèbe, avec une parfaite maîtrise
de sa paisible élocution. Je crois que je suis apte à arrêter
ce stupide traitement...

- Derek, si le Dr Raynes t'a prescrit
cette ordonnance, ce n'est pas pour rien! assura Eilee, sans
en démordre. Il connait son métier. Puis, tu maîtrises mieux
tes angoisses avec, ainsi que ta colère.
- Oui, et ça me rend aussi
débile que Troy et encore plus gentil que Darrel. J'ai l'impression
d'être un gentil toutou savant qui fait tout les tours qu'on lui
demande! grogna-t-il, avec mauvaise humeur. Franchement, je n'ai
pas besoin de ces pilules pour contrôler mes pulsions!
-Ok! Fais comme tu veux, mon coeur.
Je ne te forcerai pas à aller contre ta volonté! Mais, ne viens pas
te plaindre si tes humeurs passent du Dr Jekyll à Mr
Hyde en un rien de temps!
- Tu ne crois pas que t'exagères un
peu dans la comparaison? ironisa Derek, les sourcils relevés,
hésitant entre la vexation ou le rire.
- Bien sûr que...si. admit
Eilee, qui se passait du savon sur tout le corps. ce que je
veux dire, c'est que tu as fais un bout de chemin pour en arriver
là, tes efforts paient de jour en jour. Je ne voudrais pas que
tu replonges dans tes dépendances et ta dépression... Je me fais du
soucis pour toi, rien de plus.
- Et je t'en remercie... apprécia
sincèrement le brun. Mais, je n'ai rien bu, ni rien touché
de dangereux depuis des mois! Je suis
entièrement guéri. Cette cure ne sert plus à rien! Tout comme
ces séances affligeantes de thérapie! vais mieux...vraiment...

- Vraiment? Alors, tu ne fais plus
de cauchemar, j'imagine...argua Eilee, avec perspicacité.
- Très bien, tu as
encore gagné.
Il entendit sa compagne émettre un
petit rire satisfait et reporter son attention sur sa toilette.
Derek leva les yeux au plafond,
maudissant les femmes et leur clairvoyance, puis
se pencha pour ouvrir la boîte. Il attrapa deux pilules et les
fourra sans cérémonie au fond de sa gorge.
- Je vais finir par croire que je
suis fou...mumura-t-il pour lui-même.

Ces gélules, - prescrites par
le Dr Raynes-, calmaient réellement ses angoisses, les
empêchant de refaire surface dans une marée de colère, de
souffrance et d'agressivité.
Tous ces mois à boire de
l'acool, se shooter pour éviter d'affronter le monde réel, à
traîner sans but, sans faire attention à sa santé physique et
morale, à ne dormir que lorsque le Whisky anesthésiait ses
sens, à courir les femmes de mauvaises réputations, lui offrit
en cadeau des séquelles profondes et difficilement
cicatrisables.
Certains tourments se soignent,
parait-il.
Il avala difficilement la pilule,
manquant de s'étouffer.
- Bordel! jura-t-il, en massant son
cou pour faire passer ses cochonneries le long de son
oesophage.

Derek resta debout, écoutant l'eau
de la douche ruisseler comme une mélodie battante à ses oreilles.
Il jeta un oeil furtif à sa bague de fiançailles.
Sa rémission, il la devait à Eilee.
A la main secourable qu'elle lui tendit lorsqu'il se trouva plus
bas que terre, un déchet, un rébut indifférent à la vie,
insouciant face à la mort. A une âme en peine, inerte et
terne errant sans but à la recherche de l'apaisement. Fuyant
sans cesse son passé, ses démons qui le pourchassaient
inlassablement. Cherchant par tout les moyens à endormir ses
pensées pesantes et insupportables pour un homme blessé qu'on
achève à petit feu.
Le destin a mit cette femme sur
sa route par le hasard heureux de la vie. Un jour
où tout semblait perdu. Déchargeant ainsi de ses épaules le
lourd fardeau de son mal-être. Partager un poids en deux, c'est
comme une seule aile qui bat lorsque l'autre est brisée.
Mais que serait-il devenu
sans cette rencontre fortuite, ce petit miracle inattendu?
Derek le savait. Mais refusait de se
l'imaginer. Trop beau pour être vrai, trop irréel pour l'atteindre.
Trop lâche pour l'accomplir.
Sans doute lui aurait-on permis de
revoir son bel Ange, Riley...

Le bel ange déchu se laissa
submerger par une vague d'apaisement. Il se sentit plus léger,
comme si sa tête et son coeur venaient d'être vidés d'un
puissant venin.
Pas de doute, il serait heureux avec
Eilee. Cette femme saurait l'aimer sans meurtrir son être déjà
endommagé. Oublier, reconstruire, aimer, haïr.
Peu importe la densité de ces
sentiments, le plus important reste le poids de la
douleur.

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